Dans mon cabinet, je reçois des personnes sous emprise, qu’il s’agisse de relations toxiques, d’environnements manipulateurs ou de contextes où elles se sentent totalement privées de choix. Dans leur regard, je vois cette même conviction : l’idée qu’il n’y a plus d’issue, que chaque porte s’est refermée l’une après l’autre, les enfermant dans une immobilité qu’elles croient inévitable.
Elles me disent : « Je ne peux rien faire », « Si je change quelque chose, ce sera pire », ou encore « Je n’ai pas le choix ». Pourtant, ce que j’ai appris, et que j’essaie de leur transmettre, c’est que ne pas choisir est déjà un choix. Même dans les situations qui semblent verrouillées, il existe des micro-décisions, parfois imperceptibles, qui peuvent amorcer un début de libération.
Ce que nous savons aujourd’hui en psychologie, c’est que notre perception des choix possibles est souvent biaisée par des croyances rigides et des conditionnements. Des recherches ont montré que la manière dont nous interprétons notre pouvoir d’agir peut totalement transformer notre capacité à sortir d’un état d’impuissance. Même une décision minime peut être un premier pas. L’essentiel est de commencer à observer autrement ce qui nous entoure, à repérer les espaces où nous avons encore un pouvoir d’action, si infime soit-il.
Cet article explore comment, par de petites décisions, en modifiant notre regard et en développant une véritable attention au présent, il devient possible de reconstruire une forme de liberté intérieure. Je m’appuierai sur des recherches en psychologie, notamment celles d’Ellen Langer sur la pleine conscience active et le pouvoir de l’observation, mais aussi sur d’autres travaux qui éclairent la manière dont nous pouvons progressivement récupérer du contrôle sur nos vies.
L’illusion du non-choix : Quand l’emprise brouille la perception
L’un des effets les plus insidieux de l’emprise est qu’elle plonge la personne dans une prison mentale où l’idée même d’un choix devient impensable. Au fil du temps, elle finit par croire que toute tentative d’échapper à sa situation est soit impossible, soit vouée à l’échec. Même lorsqu’une porte de sortie existe, elle ne la voit plus, comme si son esprit s’était habitué à l’enfermement. Cette illusion repose sur plusieurs mécanismes psychologiques bien étudiés.
Les pièges psychologiques qui paralysent l’action
Pourquoi certaines personnes restent-elles prisonnières d’une situation toxique, même lorsqu’une issue est possible ? La psychologie a identifié plusieurs mécanismes qui enferment l’individu dans une illusion d’impuissance. Ces mécanismes sont souvent invisibles pour ceux qui les subissent, et pourtant, ils façonnent profondément leur perception de la réalité.
L’apprentissage de l’impuissance – Quand l’espoir s’éteint
Imaginez un chien placé dans une cage. Un signal sonore retentit, et à chaque fois, une décharge électrique suit. Au début, l’animal cherche à s’échapper, se débat, tente de trouver une issue. Mais très vite, il comprend que rien de ce qu’il fait ne change la situation. Après plusieurs tentatives infructueuses, quelque chose bascule en lui : il cesse d’essayer. Même lorsque la cage est laissée ouverte, il ne tente plus de fuir. Il reste immobile, résigné.
Cette expérience, menée par le psychologue Martin Seligman en 1975, illustre un phénomène puissant : l’impuissance apprise. Ce mécanisme ne se limite pas aux chiens en laboratoire. Il se retrouve chez les humains confrontés à des environnements toxiques. Une personne sous emprise, après des tentatives répétées de s’affirmer ou de se libérer, peut en arriver à la même conclusion :
« À quoi bon essayer, puisque rien ne changera ? »
Prenons l’exemple d’une femme dans une relation abusive. Les premières fois qu’elle tente de poser des limites, la situation dégénère : son partenaire l’humilie davantage, la menace, la fait culpabiliser. À force d’échecs répétés, elle intègre l’idée que toute tentative est vouée à l’échec. Même si une opportunité de partir se présente, elle n’ose plus la saisir. Non pas parce qu’elle est incapable, mais parce qu’elle croit l’être.
L’impuissance apprise n’est pas une faiblesse de caractère. C’est une réaction normale à une exposition prolongée à un environnement où chaque tentative d’agir a été punie ou rendue inutile, au point de façonner un mode de pensée qui rend la libération encore plus difficile.
Le biais de confirmation – L’illusion du « Je n’ai pas le choix »
Lorsque nous croyons profondément quelque chose, nous avons tendance à ne voir que les éléments qui confirment cette croyance et à ignorer tout ce qui la contredit. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation.
Une personne sous emprise peut, par exemple, envisager de partir. Mais au même moment, un proche lui raconte une histoire où quelqu’un a tenté de fuir et a échoué. Ce récit prend alors une importance démesurée. Elle le perçoit comme une preuve irréfutable que partir est impossible. Pourtant, elle ignore sans le savoir toutes les histoires contraires, celles où des personnes ont réussi à se libérer.
Prenons l’exemple d’un homme enfermé dans un environnement professionnel toxique. Il rêve de démissionner, mais il se souvient immédiatement d’un ancien collègue qui a quitté l’entreprise et qui a eu du mal à retrouver un emploi. Sans s’en rendre compte, il ne cherche plus d’exemples de réussites, il n’arrive plus à voir les personnes qui ont osé partir et s’en sont mieux sorties. Son esprit filtre la réalité et renforce son sentiment de prison mentale.
C’est ainsi que le piège se referme : chaque information nouvelle est interprétée pour justifier l’immobilisme. Plus la personne est sous emprise, plus elle perd la capacité d’imaginer une autre issue.
Le faux sentiment de contrôle – Se conformer pour survivre
Paradoxalement, certaines victimes s’accrochent à l’illusion qu’elles contrôlent leur propre situation, alors même qu’elles sont sous emprise. Ellen Langer, en 1975, a mis en évidence ce phénomène dans ses recherches sur le faux sentiment de contrôle.
Une femme dans une relation abusive peut se convaincre que tant qu’elle agit « correctement » — tant qu’elle ne contredit pas, tant qu’elle anticipe chaque réaction de son partenaire— elle évitera le pire.
Elle croit qu’en maîtrisant les règles tacites de la relation, elle garde une certaine emprise sur la situation. Mais en réalité, cette illusion de contrôle la maintient enfermée.
On retrouve ce phénomène dans d’autres contextes. Un salarié sous la coupe d’un patron tyrannique peut penser qu’en évitant les vagues, en se conformant parfaitement aux attentes, il échappe à la colère de son supérieur. Mais ce n’est pas lui qui contrôle la situation : c’est l’autre qui impose un cadre dans lequel il s’adapte pour survivre.
Ce faux sentiment de contrôle sert paradoxalement à apaiser l’anxiété. Il est plus rassurant de se dire « si je fais tout bien, il ne m’arrivera rien » que de réaliser l’arbitraire de l’emprise. Pourtant, aucun ajustement ne suffit à garantir la sécurité dans un contexte toxique. Un comportement parfait ne met pas à l’abri d’un oppresseur, il ne fait que retarder l’inévitable.
Ces mécanismes sont autant de chaînes invisibles qui retiennent les individus prisonniers d’une situation qu’ils pourraient, en réalité, modifier. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’ils peuvent être déconstruits.
Dès lors qu’on commence à remettre en question ces croyances, qu’on remarque des exemples de réussite au lieu d’échecs, qu’on réalise que subir n’est pas un choix conscient mais une habitude forgée par l’expérience, alors une brèche s’ouvre.
Et c’est par cette brèche que commence la libération.
Ces mécanismes enferment dans un cercle vicieux, où chaque pensée renforce l’illusion de l’absence d’issue. Pourtant, il est prouvé qu’un simple micro-choix, même infime, peut suffire à fissurer ce mur invisible. Il suffit parfois d’un élément extérieur – un mot, une rencontre, une action différente – pour ébranler cette croyance et permettre à la personne d’entrevoir d’autres possibilités.
Prenons l’exemple de Sophie, une femme qui vivait sous l’emprise de son compagnon violent depuis des années. Convaincue que toute tentative de fuite mettrait sa vie en danger, elle ne s’autorisait même plus à y penser. Un jour, après une altercation particulièrement brutale, elle a fait un geste en apparence insignifiant : elle a noté sur un bout de papier l’adresse d’un centre d’aide aux victimes qu’elle avait entendu à la radio. Ce simple acte n’a pas immédiatement changé sa situation, mais il a marqué une première brèche dans la prison mentale dans laquelle elle se trouvait. En relisant cette adresse quelques jours plus tard, elle a envisagé pour la première fois que l’aide était possible. C’est ce premier pas, minuscule mais décisif, qui l’a menée progressivement vers un plan d’évasion sécurisé.
De même, dans un contexte sectaire, une adepte convaincue que quitter son groupe signifierait perdre tout repère et tout soutien peut soudain être confrontée à un doute infime : et si ce qu’on lui avait dit sur l’extérieur n’était pas totalement vrai ? Ce doute, au lieu d’être ignoré, peut être nourri par de petites observations, un échange anodin avec une personne extérieure, ou même une incohérence remarquée dans le discours du leader. Ce sont souvent ces fissures discrètes qui, avec le temps, permettent l’effondrement du mur de l’illusion.
Ces petits choix, bien que discrets, sont souvent le premier pas vers la libération. Un changement imperceptible au départ, qui grandit à mesure que le regard s’affine. Car avant même d’agir autrement, il y a cette prise de conscience essentielle : voir différemment ce qui nous entoure. C’est là que la pleine conscience prend tout son sens
Au-delà de la confusion sur la pleine conscience : l’importance d’être réellement présent
La pleine conscience. Ces mots sont aujourd’hui omniprésents, mais que signifient-ils réellement ? Dans l’imaginaire collectif, elle est souvent associée à des pratiques méditatives longues et silencieuses, un moment où l’on ferme les yeux pour se couper du tumulte extérieur. Mais est-ce vraiment cela, être conscient ? Le Dr Ellen Langer nous invite à une tout autre réflexion : la pleine conscience n’est pas un exercice à faire, mais une manière d’être au monde.
« La méditation est un exercice, tandis que la pleine conscience est un état naturel qui survient lorsque nous prêtons attention à notre environnement et remarquons des choses nouvelles. » – Ellen Langer
Prenons une situation courante. Imaginez une femme sous emprise, enfermée dans une routine oppressante où chaque geste semble figé. Elle prépare chaque matin le café de son compagnon exactement comme il l’aime, elle range les objets à leur place habituelle, elle évite les sujets qui pourraient déclencher une dispute. Tout est réglé, automatisé. Elle est là, mais sans être réellement là.
La recherche d’Ellen Langer met en lumière un point fondamental : se concentrer rigidement sur une seule chose, sans jamais la questionner, c’est une forme d’aveuglement. La pleine conscience, au contraire, consiste à voir activement les nuances du monde qui nous entoure.
Une étude menée par Ellen Langer et ses collègues (Langer et al., 1989) a montré que lorsque des personnes âgées étaient invitées à porter attention aux changements subtils de leur quotidien, leur mémoire, leur bien-être et même leur état de santé s’amélioraient. Cette simple habitude de remarquer l’inattendu pouvait suffire à ouvrir une brèche dans l’esprit.
C’est pourquoi un changement de regard, aussi subtil soit-il, peut être révolutionnaire. Dans une autre expérience, Langer a demandé à des hommes de vivre comme s’ils avaient 20 ans de moins, en s’entourant d’objets et d’éléments de leur jeunesse. En quelques jours seulement, leurs capacités cognitives et physiques s’étaient améliorées, démontrant ainsi que notre corps et notre esprit réagissent à ce que nous croyons être réel.
Appliquer cela à une personne sous emprise, c’est lui permettre d’explorer une autre perception de la réalité. Ce n’est pas un grand bouleversement qui se produit en un instant, mais plutôt une suite de petits ajustements dans son regard. C’est peut-être l’instant où elle voit enfin une incohérence dans le discours de l’autre, où elle prend conscience d’une liberté infime qu’elle n’avait jamais remarquée.
L’importance de remarquer l’invisible : Le pouvoir des petites observations
L’un des obstacles majeurs à la sortie de l’emprise est l’invisibilité des choix. Lorsqu’une personne est enfermée dans un schéma de contrôle, elle cesse progressivement de voir ce qui pourrait changer. Son regard s’habitue, son esprit fige la réalité, et l’idée même qu’un autre chemin existe devient inenvisageable. Pourtant, remarquer l’invisible, c’est déjà briser une partie du piège.
Le Dr Ellen Langer a démontré que porter attention aux nouveautés, même infimes, peut transformer la perception que nous avons de notre propre pouvoir d’action. Dans ses recherches, elle a observé que lorsque les individus s’entraînent à noter les petites variations de leur quotidien, leur sentiment de contrôle augmente et leur engagement dans le monde se renforce.
Prenons l’exemple d’une femme sous emprise psychologique dans son couple. Chaque jour, elle suit une routine définie, répondant aux attentes de son partenaire avec une précision presque mécanique. Mais un matin, elle remarque quelque chose de différent : un changement dans le ton de son conjoint, une phrase incohérente, un regard qui lui semble déplacé. Cet instant où elle perçoit quelque chose qu’elle n’avait jamais noté auparavant peut être le point de départ d’une prise de conscience. Non pas une révolution immédiate, mais une fissure dans le mur de l’illusion.
Une étude célèbre menée en maison de retraite (Langer & Rodin, 1976) a montré que le simple fait de laisser aux résidents le choix de l’emplacement de leur chaise ou de leur repas avait un impact mesurable sur leur santé et leur longévité. Pourquoi ? Parce qu’ils redevenaient acteurs de leur quotidien, capables de prendre de petites décisions, et que ces décisions, aussi minimes soient-elles, redonnaient du sens à leur existence.
Les expériences en psychologie sociale nous montrent que notre attention façonne notre perception du réel. Dans l’expérience du « gorille invisible » (Simons & Chabris, 1999), des participants devaient compter les passes d’un ballon et la majorité d’entre eux n’ont même pas remarqué qu’un homme déguisé en gorille traversait l’écran. Nous voyons uniquement ce que notre esprit accepte de voir.
Apprendre à remarquer des détails nouveaux, des variations dans un quotidien figé, est une clé pour reprendre du pouvoir. Cela peut être une phrase qui sonne faux, une réaction inattendue, un détail perçu différemment. Ces observations, bien qu’anodines en apparence, peuvent saper progressivement l’illusion du non-choix et rouvrir la porte à la possibilité d’un autre chemin.
Chaque micro-décision compte : Le poids des petits choix
Un des obstacles majeurs à la sortie de l’emprise est de croire que seules les grandes décisions comptent : partir, rompre, tout changer d’un coup. Or, les recherches en psychologie montrent que ce sont souvent les micro-décisions qui permettent de restaurer une capacité d’action et d’ouvrir la voie à des transformations plus profondes.
Prenons l’exemple d’une personne enfermée dans une relation toxique. Elle se répète sans cesse qu’elle ne peut rien faire tant qu’elle n’a pas un plan de sortie parfait, tant qu’elle n’a pas trouvé un nouvel appartement ou une indépendance financière. Chaque jour qui passe renforce son sentiment d’impuissance. Pourtant, une seule micro-décision peut commencer à amorcer un changement : ne pas répondre immédiatement à un message, ne pas s’excuser pour quelque chose dont elle n’est pas responsable, décider de marcher dix minutes seule pour retrouver un instant de liberté. Ce sont ces infimes variations qui, accumulées, transforment l’équilibre du pouvoir.
Le psychologue Albert Bandura a étudié ce phénomène à travers sa théorie de l’auto-efficacité. Il a démontré que plus une personne réalise de petites actions perçues comme volontaires, plus elle renforce sa confiance en sa capacité à prendre des décisions plus grandes. C’est un mécanisme de renforcement progressif : chaque succès, même infime, signale au cerveau qu’un autre choix est possible.
Une étude révélatrice menée par Crum & Langer (2007) illustre à quel point notre perception des actions que nous posons influence notre réalité. Ils ont observé des femmes de ménage travaillant dans des hôtels et leur ont simplement expliqué que leur activité quotidienne était une forme d’exercice physique bénéfique pour leur santé. Résultat : sans changer leurs habitudes, ces femmes ont perdu du poids, vu leur tension artérielle baisser et leur bien-être s’améliorer. Modifier la perception d’une situation transforme directement son impact réel.
L’application à l’emprise est essentielle : changer la perception de ses choix existants permet de réaliser que l’on n’est pas complètement immobile. Une personne sous emprise pense souvent que rien ne dépend d’elle, que chaque aspect de sa vie est contrôlé par l’autre. Or, chaque décision, même minuscule, est une affirmation d’existence. Choisir ses mots différemment, ne plus justifier systématiquement un comportement, repousser une demande anodine, modifier un trajet habituel… ces gestes peuvent sembler insignifiants, mais ils sont des signaux internes que l’emprise n’est pas absolue.
Je me souviens de mes propres micro-décisions, à une époque où tout était contrôlé, où chaque geste était observé et chaque pensée semblait devoir être anticipée par une autorité omniprésente. Mon père disait qu’il voyait tout, qu’il savait tout. Il n’y avait pas de place pour l’invisible, pour l’inattendu, pour l’indépendance. Pourtant, au creux de cet enfermement, j’ai découvert des failles.
Lorsque mes parents dormaient, je me glissais hors de mon lit pour m’allonger à même le sol, tout près. Un déplacement de quelques centimètres, en apparence insignifiant. Mais pour moi, même terrorisée, c’était une décision qui m’appartenait. Une brèche, infime mais réelle, dans ce contrôle total.
Il y avait aussi ces petits mots que j’écrivais en cachette, que je dissimulais dans les recoins les plus improbables : sous les tapis de l’escalier, glissés si finement qu’ils ne faisaient même pas frémir la moquette, dans l’interstice de ciment entre deux briques. Des mots d’une histoire que j’aurais voulu vivre, des notes de musique esquissées sur une portée de cinq lignes tracées au crayon. Ce n’était ni une rébellion ouverte, ni une rupture éclatante. Juste des éclats minuscules de liberté, presque invisibles. Et pourtant, assez puissants pour fissurer, en silence, la certitude de l’emprise.
Prenons l’exemple d’un adepte d’un groupe sectaire. Pendant des années, il a suivi toutes les règles imposées, sans jamais les questionner. Un jour, il choisit de ne pas prier à l’heure exacte requise, ou il accepte d’écouter une musique qu’il avait interdite jusque-là. Ce geste est infime, mais il ouvre un espace de contradiction. Si cette règle n’est pas absolue, alors peut-être qu’aucune ne l’est. C’est ainsi que la reconstruction commence, par une multiplication de micro-choix qui fragilisent progressivement le système de contrôle.
Dans une autre expérience en psychologie sociale, des chercheurs ont demandé à des participants de modifier un tout petit détail dans leur routine quotidienne : prendre une autre route pour aller au travail, écrire avec la main opposée, ou simplement s’asseoir à une autre place dans une réunion. Ces modifications infimes ont généré un effet domino : en s’habituant à changer de petites choses, les participants devenaient plus enclins à envisager des changements plus importants.
L’idée clé ici est que la reprise de pouvoir commence par l’acceptation de la moindre marge de manœuvre. Une femme sous emprise qui réalise qu’elle peut choisir la manière dont elle va répondre à une question, qu’elle peut décider de l’ordre dans lequel elle fait ses tâches ménagères ou qu’elle peut garder un objet personnel caché sans le montrer à son compagnon… ces détails sont des fissures dans la prison mentale qu’elle pense infranchissable. Et chaque fissure peut devenir une brèche.
Quand l’illusion de la prise de décision devient une emprise sur les autres
Si certaines personnes se sentent totalement dépossédées de leur capacité d’action, d’autres tombent dans un piège inverse : l’illusion du pouvoir absolu sur leurs décisions. Ce sont ceux qui, persuadés d’agir en toute liberté, imposent leurs choix aux autres de manière rigide, sans écouter, sans nuance. Ces comportements ne sont pas ceux de prédateurs manipulateurs, mais souvent le résultat d’une histoire marquée par une ancienne impuissance.
Certaines de ces personnes ont elles-mêmes subi l’emprise ou l’abus. Plutôt que d’être paralysées, elles développent une réaction opposée : elles prennent des décisions en écrasant l’avis des autres, croyant ainsi affirmer leur pouvoir personnel. Elles sont convaincues qu’elles maîtrisent leur vie, mais en réalité, elles sont enfermées dans un besoin constant de contrôle, sans comprendre que ce contrôle devient une forme d’oppression pour leur entourage.
Prenons l’exemple d’un homme qui, après avoir été dans une relation toxique où il n’avait aucun pouvoir, décide désormais de ne jamais faire de compromis. Il pense que décider seul, sans discussion, est la preuve de son indépendance. Mais en réalité, cette rigidité est une illusion de liberté : il ne choisit pas vraiment, il réagit à son passé.
Les personnes qui ont vécu l’emprise peuvent être particulièrement déstabilisées par ces profils. Après avoir été privées de toute initiative, elles se retrouvent face à quelqu’un qui prend toute la place dans la décision, parfois avec une autorité brutale. Cela peut raviver une peur ancienne : celle d’être à nouveau effacées, dominées.
Alors, comment ces personnes qui imposent leurs choix peuvent-elles évoluer ?
- Reconnaître que l’affirmation de soi ne signifie pas écraser l’autre :
On peut être fort sans être rigide, décidé sans être oppressif. Prenons l’exemple de quelqu’un qui, après avoir subi une relation où il n’avait aucun contrôle, décide que désormais tout doit être fait selon sa volonté. Il prend des décisions sans consulter son entourage, persuadé que c’est ainsi qu’il affirme son indépendance. Pourtant, l’affirmation de soi ne réside pas dans le refus systématique du compromis, mais dans la capacité à poser ses choix tout en respectant l’espace de l’autre.
Un autre exemple : une femme qui a longtemps été sous l’emprise d’un partenaire contrôlant et qui, une fois sortie de cette relation, rejette toute forme de concession. Elle refuse de tenir compte des préférences de ses amis ou de son conjoint, pensant que céder reviendrait à redevenir vulnérable. Or, écouter sans s’effacer, tenir compte des besoins des autres sans se nier soi-même, est une véritable affirmation de soi.
- Accepter que l’erreur fait partie de la décision :
L’illusion de tout contrôler ne protège pas de l’échec. Admettre une hésitation, écouter un avis différent, ce n’est pas être faible, c’est être humain. Un manager qui impose ses décisions en rejetant tout feedback peut croire qu’il maîtrise parfaitement la situation, mais en réalité, il se prive d’opportunités d’apprentissage et d’amélioration. Un choix imposé par peur de se tromper est un choix bancal.
Un autre exemple : une personne ayant grandi dans un environnement où l’erreur était sanctionnée de manière brutale peut développer un réflexe de contrôle excessif. Plutôt que de prendre le risque de l’incertitude, elle impose des décisions rigides, sans retour en arrière possible. Accepter qu’une décision puisse être ajustée en cours de route est une marque de confiance et de maturité.
- Explorer l’origine de ce besoin de contrôle :
Ce comportement est-il une réponse inconsciente à une ancienne impuissance ? Une peur d’être à nouveau dominé ? Il arrive que des personnes ayant souffert d’une enfance marquée par une autorité écrasante développent un besoin impérieux de décider de tout une fois adultes. Un homme ayant grandi sous la coupe d’un parent autoritaire peut, sans s’en rendre compte, reproduire ce même schéma avec son entourage, pensant ainsi s’en protéger.
Un autre cas courant est celui des personnes qui, après avoir vécu une situation où elles étaient totalement dépendantes d’un autre, cherchent à tout verrouiller pour ne plus jamais ressentir cette impuissance. Un patient me racontait qu’après une relation extrêmement toxique où son ex-partenaire décidait de tout, il avait développé un réflexe de contrôle absolu sur ses moindres choix, jusqu’à imposer son opinion sur les plus petits détails du quotidien.
- Apprendre à co-décider :
Intégrer les avis des autres ne signifie pas renoncer à soi, mais construire des choix plus solides, basés sur un équilibre et non sur une opposition. Prenons l’exemple d’un couple où l’un des partenaires, ayant vécu une relation toxique dans le passé, impose systématiquement ses décisions : choix du restaurant, des vacances, des finances, sans laisser de place à la discussion. Il pense ainsi éviter de se retrouver à nouveau contrôlé, mais en réalité, il recrée un nouveau déséquilibre.
Dans un contexte professionnel, un leader qui décide seul et impose ses choix sans consulter son équipe peut croire qu’il affirme ainsi son autorité. Mais une décision partagée, où chacun a pu exprimer son point de vue, génère souvent une meilleure adhésion et des résultats plus durables.
Co-décider, ce n’est pas s’effacer, c’est bâtir une décision commune où chacun se sent respecté. Une personne ayant subi l’emprise peut apprendre à s’affirmer autrement que par l’opposition systématique. Accepter de prendre en compte l’autre, ce n’est pas perdre du pouvoir, c’est en gagner sous une forme plus juste et plus solide.
Les personnes qui ont vécu sous emprise et celles qui souffrent d’un besoin compulsif de tout contrôler sont deux faces d’une même quête : retrouver une place juste dans le monde. L’une doit apprendre à oser exister, l’autre à accepter que l’existence des autres n’est pas une menace.
Sortir de l’emprise : une renaissance en douceur
Sortir de l’emprise commence souvent par une modification de la perception de soi et de ses choix. Il ne s’agit pas de nier la difficulté de certaines situations, ni de minimiser l’ampleur du combat, mais de réaliser que même le plus infime des choix est un premier pas vers la liberté.
Les recherches du Dr Ellen Langer, combinées à celles de Bandura et Seligman, montrent que chaque individu possède une marge de manœuvre, aussi imperceptible soit-elle. C’est en prenant conscience de cette marge que l’on amorce un changement, non pas en se forçant à des décisions radicales, mais en commençant par observer, questionner, remarquer, et modifier, petit à petit, ce qui semblait figé.
Et c’est dans ces gestes, ces choix infimes que tout commence. À l’époque, ils me semblaient dérisoires. Aujourd’hui, je sais qu’ils étaient bien plus que de simples tentatives d’échapper à l’emprise. Ce n’étaient ni des rébellions bruyantes ni des ruptures spectaculaires, mais des éclats de liberté. Invisibles aux yeux des autres, pourtant assez puissants pour fissurer, en silence, la certitude du contrôle absolu.
Car la liberté ne surgit pas toujours en un instant spectaculaire. Elle se reconstruit par une accumulation de gestes infimes, par une vigilance douce mais constante, par ces minuscules brèches que l’on ose ouvrir un jour et qui, peu à peu, dessinent un chemin. Un matin, on se surprend à respirer différemment. À voir les choses autrement. À comprendre que, finalement, la porte de sortie a toujours été là, quelque part. Il suffisait de recommencer à regarder.
Et ce jour-là, sans même s’en rendre compte, on est déjà en train de partir.
En savoir plus :
Articles scientifiques
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Livres
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(Trad. fr. : Fromm, E. (2013). La peur de la liberté. Paris : Buchet-Chastel.) - Herman, J. (1992). Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence—from Domestic Abuse to Political Terror. New York: Basic Books.
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- Seligman, M. E. P. (1975). Helplessness: On Depression, Development, and Death. San Francisco: W. H. Freeman & Co.
(Trad. fr. : Seligman, M. E. P. (2011). La force de l’optimisme : Apprendre à maîtriser son destin. Paris : Pocket.)
Podcast :
https://freakonomics.com/podcast/pay-attention-your-body-will-thank-you/?utm_source=chatgpt.com
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